Mardi fut une journée ensoleillée, ensoleillée, chaude comme nous, les Touffes, les aimons. Le Parc était animé, les copains couraient, couraient ! de plus en plus vite. Il y avait de vagues et de vagues de poils qui effleuraient les maîtres. On zigzaguait, on tournait, on tournaillait- tournicotait, on tourniquait, on trébuchait, on s’affaissait sur les copains, on repartait, on se mordillait gentiment, on aboyait, on avait soif …


Les maîtres étaient joyeux. L’après-midi s’approchait de la soirée. Des nouveaux maîtres arrivaient. Ils se retrouvaient, ils renouaient des liens de cordialité, ils faisaient des nouvelles connaissances, ils échangeaient des adresses de vétos, des nouvelles sur le monde du tricot, de commentaires sur le monde politique.

Les maîtres étaient joyeux. La soirée était douce. Partis ensembles, ils ont allés dîner.

Bien plus tard, vers minuit ils ont encore retournaient au Parc pour « un dernier pipi ». La conversation a duré jusqu’à une heure du matin. Nous, les chiens, dormions au pied des humains qui conversaient, conversaient, comme nous l’avions fait quelques heures plus tôt.
Chères et chers Touffes,
Mes copains du Parc Bertrand, invitons les délégués de la réunion sur le … etc., etc., à nous rendre visite !
À nous voir vivre ensemble. À nous voir boire ensemble de la fontaine. À renifler ensemble. À régler nos différends et nos différences avec des grognements, des crocs dénudés, des babines retroussés et assez souvent… c’est tout. Ensuite nous partons, chacun de son côté ou même ensemble.

Et moi, maîtresse d’Anaïs je vous raconte que j’ai vu pendant des années la scène suivante :
Il se passe à Oruro, ville minière et commerçant des haut-plateaux de la Bolivie. Des gigantesques zones marchandes y sont établies. Le soir, quand les étals sont couverts, des énormes monceaux des détritus se dressent dans les carrefours. Avant que les nettoyeurs des marchés arrivent, des hordes de chiens viennent faire leurs emplettes ou bien prendre, sur place, un bon repas avec les copains.
Sous la lumière faible des éclairages publics, j’ai vu des dizaines des chiens errants manger ensemble. Grands, gros, chefs, petits, soumis. S’il y a eu des bagarres pour l’établissement des hiérarchies, elles étaient finies et tout le monde mangeait à sa faim.
J’ai été témoin de ces scènes pendant des années. Je n’ai jamais vu une bagarre sanglante. Je n’ai jamais été mordue par l'un de ces chiens.
J’ai été seulement attaquée par un chien de maître. Il vint directement sur moi, tranquillement, sans se presser, et m’a pris, violemment, le bras. Mon anorak garde encore les marques des dents. Le chien a été surpris par le contact du tissu, car il n’a pris que la veste.
Les commerçants riaient. « Il ne prend que les étrangers ! ».
Un chien de maître.

Il pleut ? IL PLEUT !!! Il pleut à cordes. Je trépigne de joie et d’impatience, derrière la porte.
- Allons-y, allons-y !
- Tu n’y penses pas. Le Parc est gadoueux, il y aura des flaques…
- Je pourrai m’y vautrer, me gaver d’eau de pluie, m'enduire les poils avec de la gadoue.
- Non, ne rêve pas. Nous n’y irons pas.
Non. Alors tout le monde est maussade. Je regarde tomber la pluie depuis mon balcon. J’aboie après les rares chiens qui passent, à pas de course, suivis par des maîtres affublés d’imperméables et portant des parapluies.
Ma maîtresse est mélancolique. Elle peut bien s’agiter, faire de la cuisine, le ménage, ranger des cd, télécharger des photos pour l’album du Parc à Touffes… Surfer et se bagarrer avec des logiciels pour faire une bannière web… Elle doit l’avouer, elle est aussi triste que moi d'être privée du vert de la pelouse piétinée par nos soins, des arbres arrosés par les copains, des chaises blanches disposées plus ou moins en cercle (pour parler entre amis) ou en demi-cercle (pour surveiller les Touffes), des portes que s’ouvrent et laissent passer des amis et des maîtres, des rires, des cris, des commentaires, des aboiements.