Tôt ce matin, Anaïs et moi longions les prés voisins du village. On entendait mugir bruyamment les veaux. Je me suis arrêtée pour les observer.
Une bête gisait au milieu du champ. Il y avait aussi un veau à proximité. Il mugissait en regardant vers le troupeau agglutiné près des barbelés, du côté de la route. Un autre veau, encore à mi-chemin, fit demi-tour et retournait auprès du retardataire. Ensemble, ils reniflèrent le corps et ils partirent au galop. Quelques secondes plus tard, ils retournèrent la tête pour regarder encore et encore le gisant.
Le troupeau au complet continuait l'appel, repris par les veaux qui se trouvaient dans les autres enclos.
Au bout d'un court laps de temps tous revirent auprès de l'animal mort (ou agonisant ?). Tous l'ont encore reniflé et certain l'ont même léché. De nouveau, deux animaux sont restés à son côté, le léchant. Encore une fois, un veau est venu les chercher, ils sont repartis au galop et, puis à nouveau, ils ont tourné la tête pour regarder celui qui restait au sol.
Les hommes sont arrivés. Ils ont tendu une clôture électrique et ont séparé le troupeau. Ultérieurement, l'animal a été emmené au loin.
Une plage du lac, à Morges. Un cygne y gît, mort. Un autre cygne est immobile à quelques mètres de lui dans l'eau. Il semble regarder le corps. Le temps passe. Un employé municipal arrive, regarde l'animal mort, prend un sac, l'introduit et commence à longer la plage avec sa cargaison funèbre. Le cygne, dans le lac, le suit et reste longtemps immobile, longtemps après que l'homme eut disparu.
D'autres cygnes, dans le même lac, à Coppet. On se connaissait depuis quelques semaines. IL nous avait appris (il faut dire les choses telles quelles sont) à lui donner à manger directement dans le bec. Ah, le bec d'un cygne ! J'en ai connu un, dans un lac bavarois, l’animal était tellement sûr de ses droits que je me faisais « engueuler », par des cris répétés et avec un cou qui avançait dangereusement vers moi, si jamais je n'étais pas assez rapide à répondre à ses demandes de gâteries. Je vous entretenais donc d'un volatile à Coppet, où un jour nous avons loué une petite barque à rames. On ramait doucement, je ne suis pas capable de bien plus que ça. Une blanche famille s'approche de nous. Je reconnais notre superbe mâle, aujourd'hui papa. Il nous demande de la nourriture, nous lui en donnons. Il insiste encore et encore. Sa compagne et les petits nous regardent avec crainte et restent en retrait. Papa n'en a cure. Il semble heureux, il mange, il se fait caresser la tête et le cou et il montre à sa famille qu'il a des accointances avec les habitants du plancher des vaches.
Et les écureuils ? Ceux de New York étaient épatants. Je vous parle d’il y a 30 ans, je ne sais pas comment se comportent aujourd’hui les nouvelles générations. Ils devenaient effrontés quand ils voyaient un brownie bag, synonyme dans leurs petites têtes, de miam miam. J'en ai trouvé des follement hardis qui s'asseyaient sur leurs pattes arrière, au milieu des sentiers des parcs au bord de l’Hudson et ils te demandaient de régler ton droit de passage. De véritables fermiers généraux au guichet de l'octroi. Il y en avait un, très doux, qui connaissait mes horaires et qui m’attendait pour partager mon déjeuner sur la pelouse de Columbia. Il était ma consolation en ces temps de solitude d'étudiante débarquée dans la Big Apple
Tiens ! On vient d'accrocher des cloches aux veaux de ce matin. Les premières minutes, une fois tous sortis de l'étable, sont dédiées à accorder leurs instruments ainsi qu’à parfaire leur chorégraphie. Ils courent ensemble, d'un bout à l'autre du champ. Ils s'arrêtent, ils semblent écouter le silence et ils repartent. Cling, cling, cling. Une fois qu'ils ont compris comment marchent les cloches, ils sont passés aux choses sérieuses, ils broutent.
Pendant longtemps les hommes se sont confortés dans leur besoin de suprématie en pérorant sur toutes les actions humaines qui les séparaient des animaux. Il y a eu l’homo economicus, l’homo faber, Dieu comme un concept seulement humain. J’ai lu un scientifique sérieux expliquant que les branches utilisées par les oiseaux pour prendre des larves ou des insectes n’étaient pas « des outils » car elles n’étaient pas utilisées qu’une seule fois !
Les animaux ont été regardés comme les miroirs des humains. Ainsi on a inventé « le roi des animaux », le lion dont la crinière rappelait les coiffes des souverains européens. Les oiseaux comme des êtres de totale liberté car ils sont capables de voler et de disparaître en quelques secondes de notre vue. Le chien comme la fidélité personnifiée, mais qu’est-ce que la fidélité pour un animal ?
Les éthologues occidentaux se sont longtemps interdit de regarder les animaux à partir des catégories humaines pour ne pas commettre le péché d’ethnocentrisme. Les animaux sont des animaux. Les humains sont des humains. Quand les barrières culturelles entre les éthologues euro-américains (les « Occidentaux ») et les éthologues asiatiques, surtout les Japonais, se sont ouvertes ou brisées, il y eut des belles découvertes. De notre côté, nous avons compris que nos mises en garde savantes sur la « distanciation » envers les animaux et la non utilisation de nos catégories étaient aussi des stéréotypes dus à notre formation monothéiste. Les hommes et les animaux n’ont pas été crées en même temps et n’ont pas les mêmes obligations donc, ils sont différents. En Orient, les êtres sont perçus non séparés, mais dans un continuum, on peut se réincarner dans un animal sans que ceci soit, nécessairement une déchéance, les qualités animales peuvent être perçues comme valorisantes. Ceci a permis aux éthologues japonais de faire des grands progrès car ils n’ont pas eu de soucis idéologiques pour parler de familles, amour, dévouement, rites, éducation, découvertes, intelligence, culture, en parlant des bêtes.
Les scènes que je vous ai racontées relèvent du rite chez ces animaux. Peut-être anciens, comme celui des bovidés qui ne se résignent pas à abandonner le camarade mort. Ou, appris et culturels comme tous les autres. Le premier aussi est, d’une certaine façon culturel ou appris car il s’adressait aussi aux hommes (en allant vers la route) qui d’habitude leur fournissent une partie de la nourriture dont ils ont besoin et un certain confort.