Si jamais vous êtes à Paris entre le 22 et le 24 juin courez au Quartier Latin du côté du Musée de Cluny. Là, bifurquez vers
Vous êtes au Collège de France ! Vénérable institution née comme une réponse à la domination intellectuelle et idéologique de
Vous étés donc au Collège avec ses cinquante Professeurs, étant tous l’excellence en leur domaine. Le système de conférences magistrales et des séminaires permettent l’accès à la connaissance scientifique en plein processus de se faire. Seul « Collège » sans « élèves » inscrits car ouvert à tout le monde. Comme vous que venez de pousser la porte pour assister aux trois journées magnifiques du colloque sur le « Tournant animaliste » en Anthropologie. Je sais le titre est abscons mais qu’il ne vous empêche pas d’y assister car le menú est allechant et varié et vous pourrez entrer et sortir à votre guise.
Voici le texte d’introduction :
L’anthropologie sociale a toujours inclus la nature et les animaux dans son champ d’étude,
puisque toute société entretient toujours avec eux des relations matérielles ou idéelles, et
qu’ils sont ainsi partie intégrante des communautés humaines. Or, depuis deux ou trois
décennies, l’exploration des relations entre hommes et animaux s’est développée au point
de constituer un domaine spécialisé de recherche. Ce phénomène peut utilement faire l’objet
d’un retour réflexif des anthropologues sur leurs propres travaux.
Il n’est pas douteux que cet intérêt récent soit un effet de la conjonction, dans les sociétés
occidentales, entre un certain appauvrissement de la fréquentation et de la connaissance des
animaux, et un développement des sciences du vivant, notamment des approches
éthologiques et cognitivistes, qui étendent volontiers la culture au règne animal. Les
différences entre hommes et animaux tendent ainsi à s’estomper, d’où une reviviscence de
réflexions philosophiques et de préoccupations morales qui avaient inspiré les premiers
mouvements de protection des animaux aux XVIIIe et XIXe siècles, mais avec des
orientations et des arguments sensiblement différents.
Peut-on alors parler d’un ‘tournant animaliste’, entendu à la fois comme position politique
et morale de défense des animaux, et comme position épistémologique postulant une
continuité entre hommes et animaux en donnant à ces derniers une subjectivité ou une
“agency” ? Ces deux perspectives sont-elles nécessairement liées ? Jusqu’à quel point
l’intérêt pour “l’Animal” contribue-t-il à la connaissance des animaux autant que des
hommes en société, à la connaissance de la diversité et de la complexité de la cohabitation
des vivants ? Peut-il constituer un objet d’étude à part entière ? Les approches
méthodologiques sont-elles orientées, et si oui comment, par les formes d’engagement
autour de ce qu’on appelle aujourd’hui “la question animale” ? Débouchent-elles sur des
positions métaphysiques qui articuleraient de façon nouvelle les formes du vivant
Si jamais voius trouvez les propos ardus, faitez un saut au Laboratoire d'Anthropologie Sociale (fondé par Lévi-Strauss), rue Cardinal Lemoine. A la loge siègent deux belles chiennes, Mama Kali (7 ans) et sa fille Fidji (2 ans). Elles m'ont donné leur avis sur le tournant animaliste. Mais, chut !, c'est un secret.
Quelques dissertations
De la zoomanie à l’animalisme occidentaux :
le tournant obscurantiste en anthropologie
Jean-Pierre DIGARD
CNRS, Paris
Les rapports humains-animaux en Occident sont aujourd’hui marqués par des évolutions
spectaculaires — intensification de l’exploitation des animaux d’élevage, omniprésence
des animaux de compagnie, idéalisation des animaux sauvages — et par l’apparition de
nouvelles sensibilités — compassion voire militantisme animalitaire, diabolisation de
l’homme… La zoomanie contemporaine pourrait n’être qu’une anodine lubie si elle
n’était pas accompagnée, confortée, justifiée par d’autres évolutions, intellectuelles
(scientifiques ?) celles-là : philosophie animaliste, nouvelle éthologie, droit des animaux,
“animal studies”, anthropologie constructionniste et hyper-relativiste, avec leur cortège
de manifestations, de colloques et de publications dont le trait commun est la remise en
cause des différences entre l’homme et les animaux. Tandis que la zoomanie est en passe
de susciter un “politiquement correct” participant et générant de la misanthropie (“plus
je connais les hommes, plus j’aime les animaux”), les thèses animalistes sont porteuses
d’un nouvel obscurantisme : déni du propre de l’Homme, péjoration de la science
considérée comme un point de vue sur le monde parmi d’autres, engouement pour une
anthropologie symbolique confondant représentations et pratiques, au détriment de la
recherche d’une anthropologie positive où l’interprétation des faits serait strictement
encadrée et contrôlée.
Le travail des animaux d'élevage : un partenariat invisible ?
Jocelyne PORCHER
INRA SADAPT, Paris
L'étude des relations entre éleveurs et animaux d'élevage n'est pas une nouveauté en
anthropologie. La relation individualisée entre un éleveur particulier et ses animaux
particuliers est par contre beaucoup moins connue, la priorité ayant été donnée par
l'anthropologie aux troupeaux et aux collectifs plutôt qu'aux individus, aux structures plutôt
qu'à la subjectivité. Le travail en élevage repose pourtant sur une relation intersubjective, un
”devenir avec“ impliquant notamment l'affectivité et la communication. L'intersubjectivité
des relations entre éleveurs et animaux a des effets importants en termes de souffrance ou
de joie au travail car elles sont de facto partagées, même si de nombreux mécanismes
peuvent intervenir pour réduire ce partage. Pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail
avec les animaux, il faut donc s'intéresser aux éleveurs, ce pourquoi nous avons en sociologie
des méthodes éprouvées, mais aussi aux animaux, ce qui est beaucoup plus compliqué.
Après avoir rappelé l'objectif de mes recherches sur la relation de travail entre êtres humains
et animaux et les rationalités du travail en élevage, je présenterai les cadres théoriques sur
lesquels je m'appuie (sociologie et psychologie du travail, zootechnie, éthologie) et
j'exposerai les méthodes que j'ai utilisées, en tant que sociologue, pour aborder le monde
des animaux au travail et leur implication dans le travail d'un point de vue affectif et
relationnel, mais aussi du point de vue de leurs conduites.
Le “mouvement de libération animale”.
Innovation singulière ou réactualisations plurielles ?
Christophe TRAÏNI
Institut d’Études Politiques, Aix-en-Provence
La protection animale constitue l’une des causes militantes les plus hétérogènes qui
soient. Enquêter auprès de ses promoteurs actuels ne peut que conduire à constater les
nombreux contrastes qui résultent de la diversité de leurs origines sociales, des
ressources qu’ils doivent à leurs trajectoires professionnelles, et plus encore des modes
d’action qu’ils privilégient. De fait, le détour historique apparaît indispensable pour
comprendre et démêler au mieux ce qui est à l’origine d’une telle diversité. Les évolutions
et les mobilisations qui ont marqué la protection animale, depuis le début du XIXe siècle,
ont contribué à la constitution de trois registres émotionnels bien distincts qui,
aujourd’hui encore, alimentent les engagements militants en faveur des animaux. Les
registres émotionnels démopédique, de l’attendrissement et du dévoilement incitent
ainsi les sympathisants à s’investir dans la cause selon des modalités très diversement
valorisées au sein des multiples organisations qui se consacrent aujourd’hui à la
protection animale. La typologie des registres émotionnels permet notamment
d’analyser le caractère composite de ce qui est souvent décrit comme “un mouvement
de la libération animale” se développant depuis la seconde moitié des années 1970. Alors
que la théorie militante tend à faire valoir l’unité d’un mouvement innovant, la mise en
perspective historique invite plutôt à relever la concomitance de mobilisations
socialement hétérogènes qui, chacune de leur côté, réactualisent des registres
émotionnels forgés au cours des deux siècles précédents.
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Incertitude ontologique et engagements militants
Isacco TURINA
Université de Bologne
Toute société a besoin d’établir une échelle de valeur des différents êtres pour pouvoir
fonctionner normalement. En Occident, c’est un ordre d’origine religieuse qui a dominé
jusqu’à l’âge moderne, descendant de Dieu aux hommes et des hommes aux animaux. Á
l’époque moderne, avec l’effondrement de la croyance en Dieu, cette hiérarchie a été
remplacée par un ordre anthropocentrique, qui a trouvé son aboutissement dans la doctrine
des droits de l’homme. Actuellement, l’émergence dans la sphère publique d’interrogations
éthiques coïncide, semble-t-il, avec la crise de ce modèle : des repères communs ne sont
pas encore fixés pour gérer la confusion ontologique contemporaine, entre l’apparition de
nouveaux statuts pour certains êtres (foetus, robots), le développement d’une conscience
nouvelle d’individus ou de collectifs autrefois classés — et par là même évacués — comme
“naturels” (animaux, environnement), la résurgence de défenseurs de l’ordre monothéiste
classique (fondamentalisme religieux), etc. On souligne donc la nécessité de prendre en
compte la dimension ontologique pour mieux décrire et comprendre certaines dimensions
du changement social en cours dans les démocraties occidentales. Il est ainsi possible, à
partir d’une analyse historique, de montrer comment un pluralisme éthique se développe
sur les décombres d’une ontologie effondrée, et comment en conséquence les
engagements militants sont d’autant plus virulents que le sol ontologique est plus fragile
sous leurs pieds. La hiérarchie des êtres étant frappée de scepticisme, le champ est ouvert
pour un pluralisme éthique, qui cherche (et trouve) dans la communion militante une
objectivation des convictions subjectives.
Je ne sais pas vous, mais moi, j’aime discuter des races de chiens, de leurs caractéristiques morphologiques mais surtout éthologiques
Assez souvent, au village, dans le Chemin des Combes que traverse les champs de Marie-Louise cultivés par Alain et son frère, je rencontre une ou deux personnes capables de reconnaître la race d’Anaïs et de parler du comportement et desaptitudes des chiens de troupeau.
Je suppose que plus d’une fois on doit me trouver assez fâcheuse car je reste longtemps à discuter « chien » tandis que les canidés courent tout le long du chemin ou traversent les lignes de blé ou de maïs.
Je ne sais pas vous, mais moi, jeune étudiante (donc, au millénaire passé) je ne comprenais pas bien l’intérêt de la philosophie. Plus tard, j’ai commencé à apercevoir qu’elle répondait à des questions que je ne savais même pas poser.
Un exemple de cette utilité de la philosophie
Justice pour les libellules !
Ce sentiment si singulier, qui consiste à rendre grâce à un animal en proclamant haut et fort son identité, est au cœur d’un livre enthousiasmant qui vient de paraître sous la plume d’Alain Cugno, La Libellule et le Philosophe (Editions L’Iconoclaste, 206p., 19€).
Il raconte comment son amour «infantile» pour les bêtes nourrit sans cesse sa réflexion théorique.
« La philosophie est affaire d’enfance, toute comme la fascination pour les animaux – non pas qu’elles soient puériles, mais au contraire parce qu’elles ont le sérieux de tout ce qui est à l’état naissant, de tout ce qui inaugure un monde », note-t-il.
(….)
D’une plume aussi tendre qu’érudite, il décrit leur vie et leur mort, le mouvement de leurs ailes, leurs moments d’extase.
Mais surtout, il dit la joie qui est la sienne quand il parvient à les photographier. Mieux : à les reconnaître, à déterminer leur appartenance, à leur donner un nom.
Comparant le plaisir du naturaliste à celui du traducteur, Cugno souligne que toute recherche qui vise à identifier un animal implique non seulement une quête rigoureuse de la vérité mais aussi un exercice spirituel et un geste éthique.
Quand vous les inscrivez dans telle espèce ou telle famille, vous leur rendez justice :
« Comme si, en les nommant publiquement, vous leur aviez donné, humblement mais autant qu’il se pouvait, accès à un langage dont elles sont à tout jamais privées », écrit Cugno dans son plus beau chapitre.
(…) Prêter attention à un animal, prendre la responsabilité d’affirmer pour lui un nom, en effet, c’est glorifier sa pure présence, c’est rendre hommage à une altérité qui donne sens et profondeur à notre propre monde.
Jean Birnbaum,Pop’Philosophie, Le Monde Magazine, N° 88, 21 mai 2011
Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous ces lignes tirées d’un billet du Monde Magazine.
Bonne lecture !
‘… Ce monde alternatif, où l’homme et l’animal partageraient une même expérience, plus d’un philosophe l’a théorisé, allant parfois jusqu’à l’envisager comme l’horizon de tout combat politique. Parmi eux, Donna Haraway tient une place singulière.
Cette théoricienne de 66 ans est l’une des intellectuelles américaines les plus corrosives de sa génération. Spécialiste de zoologie, elle mobilise aussi bien le savoir biologique que les études féministes.
Dans un livre fameux intitulé Des singes, des cyborgs et des femmes (Ed. Jacqueline Chambon, 2009), elle affirme que la figure mythique du « cyborg », ce mixte d’organique et de machinique, permet de repenser les limites de l’humain.
Pour elle, le combat féministe consiste d’abord à faire imploser tous les clivages traditionnels : entre masculin et féminin, entre nature et culture. En témoigne encore le bref Manifeste des espèces de compagnie qui vient d’être traduit en français (Editions de l’Eclat, 112 p).
Toujours aussi caustique, parfois un brin ésotérique, Harway confie sa passion pour les chiens, son bonheur de leur offrir des « friandises au foie » ou de ramasser leurs crottes avec la pellicule en plastique qui recouvre son exemplaire du New York Times.
Au milieu de ces anecdotes décousues, elle propose de savants développements sur le partenariat que les hommes ont noué avec les « espèces de compagnie » : chiens et chats, mais aussi abeilles ou tulipes ; bref, « tout être organique auquel l’existence humaine doit d’être ce qu’elle est ».
Au cœur de cette cohabitation, la philosophe place la confiance mutuelle et l’élan amoureux :
« L’importance est ici d’accepter que l’on ne puisse jamais connaître ni l’autre ni soi-même, sans jamais cesser de s’interroger sur le statut de ce qui advient à tout moment de la relation. Cela vaut pour tous ceux qui s’aiment vraiment, quelle que soit l’espèce à laquelle ils appartiennent », écrit-elle.
Bâtir une subjectivité inédite, construire de nouveaux mondes vécus, ce serait donc commencer par signer une « déclaration de parenté » entre humains et non-humains.
Lorsque je souligne le lien qui nous unit à telle ou telle race de chien, dit ainsi Donna Haraway, je ne méconnais pas les différences irréductibles qui séparent notre expérience de la leur. Mais je travaille en même temps à la naissance d’un dialogue politique sans précédents, je participe « à la construction de consciences du monde plus fortes, en solidarité avec mes camarades féministes, antiracistes, queer et socialistes »…’
Billet de Jean Birnbaum intitulé « Donner sa langue au chat ». Le Monde Magazine N°53 du 18 septembre 2010, Page 82