Ces animaux des anthropologues !

  • Par parcatouf
  • Le 22/06/2011
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Si jamais vous êtes à Paris entre le 22 et le 24 juin courez au Quartier Latin du côté du Musée de Cluny. Là, bifurquez vers la Sorbonne, dites « bonjour » à la statue de Montaigne (sans oublier de toucher la pointe de sa chaussure), traversez la rue des Ecoles et ensuite la rue St-Jacques. Montez les marches de la Place Marcelin Berthelot, dites « bonjour » à la statue de Claude Bernard, poussez la porte de la grande grille. Appréciez les pavés de la cour, ayez une pensée tendre pour la statue de Champollion regardant la tête de Ramsès que le Louvre n’a pas pu récupérer et qui est toujours là, pour vous accueillir.

Vous êtes au Collège de France ! Vénérable institution née comme une réponse à la domination intellectuelle et idéologique de la Sorbonne voisine. Ses premières chaires il y a presque cinq siècles ? Le Grecque, l’Hébreu et les Mathématiques. Les deux premières connaissances donnaient un accès direct aux Ecritures et la dernière était la grande découverte de la modernité.

Vous étés donc au Collège avec ses cinquante Professeurs, étant tous l’excellence en leur domaine. Le système de conférences magistrales et des séminaires permettent l’accès à la connaissance scientifique en plein processus de se faire. Seul « Collège » sans « élèves » inscrits car ouvert à tout le monde. Comme vous que venez de pousser la porte pour assister aux trois journées magnifiques du colloque sur le « Tournant animaliste » en Anthropologie. Je sais le titre est abscons mais qu’il ne vous empêche pas d’y assister car le menú est allechant et varié  et vous pourrez entrer et sortir à votre guise. 

 

Voici le texte d’introduction :

L’anthropologie sociale a toujours inclus la nature et les animaux dans son champ d’étude,

puisque toute société entretient toujours avec eux des relations matérielles ou idéelles, et

qu’ils sont ainsi partie intégrante des communautés humaines. Or, depuis deux ou trois

décennies, l’exploration des relations entre hommes et animaux s’est développée au point

de constituer un domaine spécialisé de recherche. Ce phénomène peut utilement faire l’objet

d’un retour réflexif des anthropologues sur leurs propres travaux.

Il n’est pas douteux que cet intérêt récent soit un effet de la conjonction, dans les sociétés

occidentales, entre un certain appauvrissement de la fréquentation et de la connaissance des

animaux, et un développement des sciences du vivant, notamment des approches

éthologiques et cognitivistes, qui étendent volontiers la culture au règne animal. Les

différences entre hommes et animaux tendent ainsi à s’estomper, d’où une reviviscence de

réflexions philosophiques et de préoccupations morales qui avaient inspiré les premiers

mouvements de protection des animaux aux XVIIIe et XIXe siècles, mais avec des

orientations et des arguments sensiblement différents.

Peut-on alors parler d’un ‘tournant animaliste’, entendu à la fois comme position politique

et morale de défense des animaux, et comme position épistémologique postulant une

continuité entre hommes et animaux en donnant à ces derniers une subjectivité ou une

“agency” ? Ces deux perspectives sont-elles nécessairement liées ? Jusqu’à quel point

l’intérêt pour “l’Animal” contribue-t-il à la connaissance des animaux autant que des

hommes en société, à la connaissance de la diversité et de la complexité de la cohabitation

des vivants ? Peut-il constituer un objet d’étude à part entière ? Les approches

méthodologiques sont-elles orientées, et si oui comment, par les formes d’engagement

autour de ce qu’on appelle aujourd’hui “la question animale” ? Débouchent-elles sur des

positions métaphysiques qui articuleraient de façon nouvelle les formes du vivant

 

Si jamais voius trouvez les propos ardus, faitez un saut au Laboratoire d'Anthropologie Sociale (fondé par Lévi-Strauss), rue Cardinal Lemoine. A la loge siègent deux belles chiennes, Mama Kali (7 ans) et sa fille Fidji (2 ans). Elles m'ont donné leur avis sur le tournant animaliste. Mais, chut !, c'est un secret.

 

 

Quelques dissertations

De la zoomanie à l’animalisme occidentaux :

le tournant obscurantiste en anthropologie

Jean-Pierre DIGARD

CNRS, Paris

Les rapports humains-animaux en Occident sont aujourd’hui marqués par des évolutions

spectaculaires — intensification de l’exploitation des animaux d’élevage, omniprésence

des animaux de compagnie, idéalisation des animaux sauvages — et par l’apparition de

nouvelles sensibilités — compassion voire militantisme animalitaire, diabolisation de

l’homme… La zoomanie contemporaine pourrait n’être qu’une anodine lubie si elle

n’était pas accompagnée, confortée, justifiée par d’autres évolutions, intellectuelles

(scientifiques ?) celles-là : philosophie animaliste, nouvelle éthologie, droit des animaux,

“animal studies”, anthropologie constructionniste et hyper-relativiste, avec leur cortège

de manifestations, de colloques et de publications dont le trait commun est la remise en

cause des différences entre l’homme et les animaux. Tandis que la zoomanie est en passe

de susciter un “politiquement correct” participant et générant de la misanthropie (“plus

je connais les hommes, plus j’aime les animaux”), les thèses animalistes sont porteuses

d’un nouvel obscurantisme : déni du propre de l’Homme, péjoration de la science

considérée comme un point de vue sur le monde parmi d’autres, engouement pour une

anthropologie symbolique confondant représentations et pratiques, au détriment de la

recherche d’une anthropologie positive où l’interprétation des faits serait strictement

encadrée et contrôlée.

 

Le travail des animaux d'élevage : un partenariat invisible ?

Jocelyne PORCHER

INRA SADAPT, Paris

L'étude des relations entre éleveurs et animaux d'élevage n'est pas une nouveauté en

anthropologie. La relation individualisée entre un éleveur particulier et ses animaux

particuliers est par contre beaucoup moins connue, la priorité ayant été donnée par

l'anthropologie aux troupeaux et aux collectifs plutôt qu'aux individus, aux structures plutôt

qu'à la subjectivité. Le travail en élevage repose pourtant sur une relation intersubjective, un

”devenir avec“ impliquant notamment l'affectivité et la communication. L'intersubjectivité

des relations entre éleveurs et animaux a des effets importants en termes de souffrance ou

de joie au travail car elles sont de facto partagées, même si de nombreux mécanismes

peuvent intervenir pour réduire ce partage. Pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail

avec les animaux, il faut donc s'intéresser aux éleveurs, ce pourquoi nous avons en sociologie

des méthodes éprouvées, mais aussi aux animaux, ce qui est beaucoup plus compliqué.

Après avoir rappelé l'objectif de mes recherches sur la relation de travail entre êtres humains

et animaux et les rationalités du travail en élevage, je présenterai les cadres théoriques sur

lesquels je m'appuie (sociologie et psychologie du travail, zootechnie, éthologie) et

j'exposerai les méthodes que j'ai utilisées, en tant que sociologue, pour aborder le monde

des animaux au travail et leur implication dans le travail d'un point de vue affectif et

relationnel, mais aussi du point de vue de leurs conduites.

 

Le “mouvement de libération animale”.

Innovation singulière ou réactualisations plurielles ?

Christophe TRAÏNI

Institut d’Études Politiques, Aix-en-Provence

La protection animale constitue l’une des causes militantes les plus hétérogènes qui

soient. Enquêter auprès de ses promoteurs actuels ne peut que conduire à constater les

nombreux contrastes qui résultent de la diversité de leurs origines sociales, des

ressources qu’ils doivent à leurs trajectoires professionnelles, et plus encore des modes

d’action qu’ils privilégient. De fait, le détour historique apparaît indispensable pour

comprendre et démêler au mieux ce qui est à l’origine d’une telle diversité. Les évolutions

et les mobilisations qui ont marqué la protection animale, depuis le début du XIXe siècle,

ont contribué à la constitution de trois registres émotionnels bien distincts qui,

aujourd’hui encore, alimentent les engagements militants en faveur des animaux. Les

registres émotionnels démopédique, de l’attendrissement et du dévoilement incitent

ainsi les sympathisants à s’investir dans la cause selon des modalités très diversement

valorisées au sein des multiples organisations qui se consacrent aujourd’hui à la

protection animale. La typologie des registres émotionnels permet notamment

d’analyser le caractère composite de ce qui est souvent décrit comme “un mouvement

de la libération animale” se développant depuis la seconde moitié des années 1970. Alors

que la théorie militante tend à faire valoir l’unité d’un mouvement innovant, la mise en

perspective historique invite plutôt à relever la concomitance de mobilisations

socialement hétérogènes qui, chacune de leur côté, réactualisent des registres

émotionnels forgés au cours des deux siècles précédents.

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Incertitude ontologique et engagements militants

Isacco TURINA

Université de Bologne

Toute société a besoin d’établir une échelle de valeur des différents êtres pour pouvoir

fonctionner normalement. En Occident, c’est un ordre d’origine religieuse qui a dominé

jusqu’à l’âge moderne, descendant de Dieu aux hommes et des hommes aux animaux. Á

l’époque moderne, avec l’effondrement de la croyance en Dieu, cette hiérarchie a été

remplacée par un ordre anthropocentrique, qui a trouvé son aboutissement dans la doctrine

des droits de l’homme. Actuellement, l’émergence dans la sphère publique d’interrogations

éthiques coïncide, semble-t-il, avec la crise de ce modèle : des repères communs ne sont

pas encore fixés pour gérer la confusion ontologique contemporaine, entre l’apparition de

nouveaux statuts pour certains êtres (foetus, robots), le développement d’une conscience

nouvelle d’individus ou de collectifs autrefois classés — et par là même évacués — comme

“naturels” (animaux, environnement), la résurgence de défenseurs de l’ordre monothéiste

classique (fondamentalisme religieux), etc. On souligne donc la nécessité de prendre en

compte la dimension ontologique pour mieux décrire et comprendre certaines dimensions

du changement social en cours dans les démocraties occidentales. Il est ainsi possible, à

partir d’une analyse historique, de montrer comment un pluralisme éthique se développe

sur les décombres d’une ontologie effondrée, et comment en conséquence les

engagements militants sont d’autant plus virulents que le sol ontologique est plus fragile

sous leurs pieds. La hiérarchie des êtres étant frappée de scepticisme, le champ est ouvert

pour un pluralisme éthique, qui cherche (et trouve) dans la communion militante une

objectivation des convictions subjectives.

 

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