Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous ces lignes tirées d’un billet du Monde Magazine.
Bonne lecture !
‘… Ce monde alternatif, où l’homme et l’animal partageraient une même expérience, plus d’un philosophe l’a théorisé, allant parfois jusqu’à l’envisager comme l’horizon de tout combat politique. Parmi eux, Donna Haraway tient une place singulière.
Cette théoricienne de 66 ans est l’une des intellectuelles américaines les plus corrosives de sa génération. Spécialiste de zoologie, elle mobilise aussi bien le savoir biologique que les études féministes.
Dans un livre fameux intitulé Des singes, des cyborgs et des femmes (Ed. Jacqueline Chambon, 2009), elle affirme que la figure mythique du « cyborg », ce mixte d’organique et de machinique, permet de repenser les limites de l’humain.
Pour elle, le combat féministe consiste d’abord à faire imploser tous les clivages traditionnels : entre masculin et féminin, entre nature et culture. En témoigne encore le bref Manifeste des espèces de compagnie qui vient d’être traduit en français (Editions de l’Eclat, 112 p).
Toujours aussi caustique, parfois un brin ésotérique, Harway confie sa passion pour les chiens, son bonheur de leur offrir des « friandises au foie » ou de ramasser leurs crottes avec la pellicule en plastique qui recouvre son exemplaire du New York Times.
Au milieu de ces anecdotes décousues, elle propose de savants développements sur le partenariat que les hommes ont noué avec les « espèces de compagnie » : chiens et chats, mais aussi abeilles ou tulipes ; bref, « tout être organique auquel l’existence humaine doit d’être ce qu’elle est ».
Au cœur de cette cohabitation, la philosophe place la confiance mutuelle et l’élan amoureux :
« L’importance est ici d’accepter que l’on ne puisse jamais connaître ni l’autre ni soi-même, sans jamais cesser de s’interroger sur le statut de ce qui advient à tout moment de la relation. Cela vaut pour tous ceux qui s’aiment vraiment, quelle que soit l’espèce à laquelle ils appartiennent », écrit-elle.
Bâtir une subjectivité inédite, construire de nouveaux mondes vécus, ce serait donc commencer par signer une « déclaration de parenté » entre humains et non-humains.
Lorsque je souligne le lien qui nous unit à telle ou telle race de chien, dit ainsi Donna Haraway, je ne méconnais pas les différences irréductibles qui séparent notre expérience de la leur. Mais je travaille en même temps à la naissance d’un dialogue politique sans précédents, je participe « à la construction de consciences du monde plus fortes, en solidarité avec mes camarades féministes, antiracistes, queer et socialistes »…’
Billet de Jean Birnbaum intitulé « Donner sa langue au chat ». Le Monde Magazine N°53 du 18 septembre 2010, Page 82
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