Comportement

Donna

Tout a commencé un dimanche d’avril. Nous avons rencontré Marie F. devant la grille de sa cour.

- Connaissez-vous quelqu’un qui voudrait nous louer un terrain pour jardiner ?

- Entrez et servez-vous …

Dans le grand jardin, il y avait aussi un verger, le tout entouré d’un haut et long mur qui créait une ambiance de serre. Au point que pendant les mois de juillet et d’août, il était impossible d’y travailler entre 10 et 16 heures. En revanche, les pieds de tomates adoraient.

J’y ai passé des très belles années à repiquer des salades, à éclaircir mes topinambours, à chasser les doriphores des pommes de terres, à convaincre les escargots d’aller voir ailleurs, à dire bonjour au mulot et au crapaud qui avaient choisi comme demeure la longue butte de culture faite avec du compost pas mûr.

 

Dans le jardin, il y avait un verger et dans le verger il y avait Donna, une doberman de six mois, pleine de vie, de gaieté et qui s’était prise d’affection pour moi.Tous les jours, elle me manifestait son attachement avec des grandes démonstrations « à la canine » et ce n’est pas une tournure de style. Elle saisissait mes bras avec sa grande gueule pleine, déjà, des crocs et elle me traînait le long du sentir.

Au début, l’accueil m’effrayait. Chaque jour, je redoutais le moment de la rencontre. Je poussais la vieille porte en bois et je voyais, au loin, la chienne qui se figeait, me fixait (aïe, quels yeux !) et courait, courait vers moi. J’ai appris à me retourner à la dernière minute pour amortir le choc de la bête puissante et aussi, à ne pas bouger les bras. Néanmoins elle me prenait entre ses pattes et elle me griffait affectueusement.

Je lui parlais avec douceur et gaîté et elle me traînait, traînait par le bras dans sa gueule bien sur.

J’avais envie de demander à sa maîtresse d’arrêter cette grosse brute, mais Marie F. riait de si bon cœur, en regardant sa chienne aimée, que je n’osais pas l’interpeller. Mes mies du village, que j’ai consulté préoccupée, m’ont répondu :

"Donna t’aime bien. Elle joue seulement. Ça lui passera avec l’âge."

 

Ce premier été, c’est ainsi passé. J’ai porté des manches longues pendant tous ces mois de grande chaleur et de sécheresse. Des longues manches pour cacher les marques d’affection.

Ce n’était pas, somme toute, si grave que ça.

Donna a mûri pendant l’hiver suivant et les étés qui se s'ensuivirent nous ont vu jardiner ensemble. Elle déterrant ce que j’avais « caché », comme les semis de pomme de terre et les oignons comestibles ou à fleurs. La douce chienne, de fière allure, m’accompagnait dans les heures de solitude quand j’enlevais les mauvaises herbes ou que je  nettoyais les fraisiers ou les framboisiers. Elle aimait me regarder cueillir les cerises Montmorency.

Sa présence m’assurait que personne viendrait voler mes outils.

- Pensez vous ! – disait Marie F. – pour voler des outils, il faudrait encore qu’il y ait des gens aimant jardiner !

Donna continua  à m’accueillir avec amour, sans crocs ni griffes, mais avec moult danses, bondissements et léchages. J’ai appris à choisir des récompenses pour ma grande amie : des sardines séchées, des petites saucisses et des gâteaux.

J’aimais me serrer contre son corps solide.

Deux fois je me suis fâché avec Donna, mais je ne lui ai rien dis. Le mulot était toujours au potager. Comme le compost de la butte avait été répandu, le rongeur avait emménagé dans mes beaux pieds d’artichaut. Ils étaient ma fierté car j’étais la seule, dans le quartier, a avoir réussi leur culture et sa multiplication. Mais Donna est partie à la chasse au mulot ! Elle a déterré tous les plants, elle a fait un grand trou, mais elle n’a pas trouvé l’hôte. Tant mieux pour lui. Ensuite, lui, le mulot, a trouvé refuge dans les racines de mon kiwi mâle. Donna est arrivée … pressée ! Elle a creusé  profondément et comme le Mickey campagnard la mettait en échec, elle tirait avec force le robuste tronc de la liane. Résultats : Rongeur 1 – Canidé 0 / Canidé 1 – Kiwi 0.  Adieu ma liane. Je l’aimais et en plus, pendant plusieurs étés les fleurs du kiwi femelle n’ont pas été fertilisées.

Donna m’a appris à aimer les chiens qui n’étaient pas « les miens ». Elle m’a fait découvrir les vertus de la patience avec les animaux turbulents. Si on l’avait obligé à être « comme il faut », « correct » , « tranquille », « au pied, pas sauter », peut-être ne serait-elle pas devenue une si douce et bonne chienne.

 

 

 

Un doux après-midi d’avril


Mardi fut une journée ensoleillée, ensoleillée, chaude comme nous, les Touffes, les aimons. Le Parc était animé, les copains couraient, couraient ! de plus en plus vite. Il y avait de vagues  et de vagues de poils qui effleuraient les maîtres. On zigzaguait, on tournait, on tournaillait- tournicotait, on tourniquait, on trébuchait, on s’affaissait sur les copains, on repartait, on se mordillait gentiment, on aboyait, on avait soif

 

Les maîtres étaient joyeux. L’après-midi s’approchait de la soirée. Des nouveaux maîtres arrivaient. Ils se retrouvaient, ils renouaient des liens de cordialité, ils faisaient des nouvelles connaissances, ils échangeaient des adresses de vétos, des nouvelles sur le monde du tricot, de  commentaires sur le monde politique.

 

 

Les maîtres étaient joyeux. La soirée était douce. Partis ensembles, ils ont allés dîner.

 

Bien plus tard, vers minuit ils ont encore retournaient au Parc pour « un dernier pipi ». La conversation a duré jusqu’à une heure du matin. Nous, les chiens, dormions au pied des humains qui conversaient, conversaient, comme nous l’avions fait quelques heures plus tôt.

 

 

 

 

Durban II

 

 

Chères et chers Touffes,

Mes copains du Parc Bertrand, invitons les délégués de la réunion sur le … etc., etc., à nous rendre visite !

À nous voir vivre ensemble. À nous voir boire ensemble de la fontaine. À renifler ensemble. À régler nos différends et nos différences avec des grognements, des crocs dénudés, des babines retroussés et assez souvent… c’est tout. Ensuite nous partons, chacun de son côté ou même ensemble.

 

 

 

 

Et moi, maîtresse d’Anaïs je vous raconte que j’ai vu pendant des années la scène suivante :

Il se passe à Oruro, ville minière et commerçant des haut-plateaux de la Bolivie. Des gigantesques zones marchandes y sont établies. Le soir, quand les étals sont couverts, des énormes monceaux des détritus se dressent dans les carrefours. Avant que les nettoyeurs des marchés arrivent, des hordes de chiens viennent faire leurs emplettes ou bien prendre, sur place, un bon repas avec les copains.

Sous la lumière faible des éclairages publics, j’ai vu des dizaines des chiens errants manger ensemble. Grands, gros, chefs, petits, soumis. S’il y a eu des bagarres pour  l’établissement des hiérarchies, elles étaient finies et tout le monde mangeait à sa faim.

J’ai  été témoin de ces scènes pendant des années. Je n’ai jamais vu une bagarre sanglante. Je n’ai jamais été mordue par l'un de ces chiens.

J’ai été seulement attaquée par un chien de maître. Il vint directement sur moi, tranquillement, sans se presser, et m’a pris, violemment, le bras. Mon anorak garde encore les marques des dents. Le chien a été surpris par le contact du tissu, car il n’a pris que la veste.

Les commerçants riaient. « Il ne prend que les étrangers ! ».

Un chien de maître.