Un chien mort après lui

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Je voudrais dégager, des tableaux peints entre le  XVIe et le  XIXe siècles,   tous les chiens représentés dans un coin ou près des femmes ou des enfants, ou jouant entre eux.

Jean Rolin dans Un chien mort après lui, P.O.L., mars 2009, l'a fait, à sa façon - car peut-être n’aime-t-il  pas ou peut-être craint-il les chiens -. Néanmoins, il  croque des villes, des paysages urbains ou ruraux, des champs de batailles modernes, des êtres humains, des chiens parmi eux, ou dans un coin.

Rolin est parti vers ou bien… loin de …chiens errants dits aussi « féraux » « (l'auteur insiste sur cet adjectif, dérivé de l'anglais, qui renvoie à la notion de sauvagerie) »,* et il revient avec un tableau sur « les chiens et la manière dont on les (mal) traite »,* qui nous renvoi à nos propres catastrophes humaines.

 * Raphaëlle Rérolle dans un article paru au Le Monde, édition du 09.01.09

Voici un croquis sur le chien rhétorique :

 

Dès les premiers jours de la guerre opposant l’armée israélienne à la milice du Hezbollah, en juillet 2006, la figure rhétorique du chien errant, ou la réalité de celui-ci, apparaît dans beaucoup de récits se rapportant à ce conflit. En  particulier lorsque leurs habitants, par dizaines de milliers, doivent fuir les villes et les villages du sud du Liban, bombardés sans relâche par l’aviation et l’artillerie israéliennes.

Le chien errant rhétorique procède de cette tradition illustrée par la Bible aussi bien que par l’Iliade : il met en relief l’iniquité du fauteur de guerre et l’injustice redoublée qui frappe ses victimes, non seulement privées de la vie mais laissées après cela sans sépulture. Il se rencontre surtout dans des récits colportés, ou composés après coup, tandis que le chien réel apparaît dans des témoignages directs. Le chien rhétorique est presque toujours occupé à dévorer des cadavres, alors que le chien réel, le plus souvent, ne fait rien de particulier. (…)

Par prudence, ou par courtoisie, j’éviterai de citer des reportages publiés à l’époque et dans lesquels se manifestent des chiens errants vraisemblablement rhétoriques. Rien ne s’oppose, en revanche, à ce que je cite assez longuement, afin de donner une idée du contexte, un reportage de Cécile Hennion où figurent des chiens errants dont la réalité ne fait aucun doute (…)

‘Des avions opèrent des vols en piqué avant de larguer leurs charges explosives’, note Cécile Hennion (…) ‘Dans les parages, les seuls êtres vivants visibles sont des chiens errants et d’impassibles lézards ’ (…)  Pages 97 à 99

 

 

Quelque part dans la Ville de Mexico  il rencontre les escadron de la mort canine.

 Soudainement, alors que nous nous trouvions à l’angle des rues Luna et Neptuno, avec la même expression hagarde que s’il venait d’apercevoir un couple de lions il me désigna en silence cinq gros chiens assoupis à l’ombre d’un acacia, ce qui accentuait leur ressemblance avec des fauves, le long d’un mur peint aux couleurs de la bière Corona Extra. Trois de ces chiens étaient jaunes, ou brunâtres, les deux autres noirs, et tous les cinq tenaient à des degrés divers du berger allemand. Il eût été facile de les imaginer repus de chair humaine si le climat du quartier n’avait exclu de telles extrémités. (…)

(…) Sur les pentes du cerro de La Estrella, plus haut que les maisons, s’étend un cimetière, un panteon (…) Il s’agit d’un cimetière immense, l’un des plus grands de México. Et cependant nous y sommes tombés presque aussitôt sur une de ses relations, un type qui vivait là, semble-t-il, depuis toujours, et qui, pointant son doigt dans la direction d’une grande croix, marqué de l’inscription ‘Solo Jesus Salva’ et plantée à l’intersection de deux allées, nous a indiqué ce carrefour comme "le lieu où les chiens se tenaient dans la journée". En approchant de la croix, on remarque qu’elle est de couleur rouge, sanglante si l’on veut ; mais ce qu’on remarque surtout c’est que deux camionnettes de la brigada de control caninola perrera - stationnent au niveau du carrefour sous la protection d’un véhicule de police. Et tandis que les flics veillent à ce que personne ne les prenne à partie, une dizaine d’employés de la perrera, vêtus de salopettes grises, coiffées de casquettes bleues, portant des masques et des gants de protection, pourchassent en tous sens, à travers les tombes, piétinant au passage les chétives décorations de celles-ci, des chiens complètements affolés, qui les plus souvent leur échappent et que parfois ils parviennent à capturer, au lasso, avant de les traîner sur le sol, puis de les hisser par le cou jusque dans les cages grillagées dont sont équipés leurs fourgons. Il se dégage de cette scène la même impression de violence aveugle, et de confusion, que lors d’une bagarre de rue. Les employés de la perrera sont hors d’haleine, une fois leurs masques retirés, et n’échangent que peu de mots – les chiens eux-mêmes, dans l’ensemble, se tiennent cois sitôt qu’ils sont encagés --, conscients de s’acquitter d’une tâche méprisée, appréhendant sans doute les réactions d’un public en l’occurrence très réduit, mais qui, plus nombreux, manifesterait probablement de l’hostilité. (…) Pages 209 à 211

 

Ma maîtresse a frémis en lisant ce passage et m’a raconté ses souvenir d’enfance à Buenos Aires "où adultes et enfants couraient par les rues en avertissant « la perrera ! » et tous cherchaient à cacher les chiens, peu importait le pelage, sa race ou le statut de chien de maison ou errant. Les jours suivants les chiens restaient clôtur amp;eacute;s. Clôturés dans un quartier où tous vivaient en semi-liberté partageant nos jeux ou partageant simplement  trottoirs et chaussées parfois dans l’indiférence des uns pour les autres. Les chiens faisaient partie du paysage naturel comme les platanes, les papillons, les moineaux et les oiseaux indigènes (calandria, benteveo, bichofeo, tordo).

 À Valparaiso, Chili, derniers mois de l’année 2006.

/ Le café Popular /« C’est un bar local, à l’ancienne, où  beaucoup de gens, surtout des vieux, se réunissent pour boire et pour bavarder’. Le patron est un supporter d’un club de foot prestigieux, Colo-Colo, dont les couleurs sont le noir et le blanc : les animaux attachés à ce bistrot, chiens ou chats, doivent présenter au moins l’une de ces couleurs, et de préférence les deux. Tel est le cas d’un chien semi-errant, lui-même nommé Popular, ce qui témoigne de l’ancienneté de ses habitudes dans le café, et dont Smith affirme cependant que le patron ne l’aime pas et voudrait s’en débarrasser.’Mais ce chien est très prudent, très rusé, il ne traverse jamais la rue, il connaît chaque centimètre carré du Popular’. Il est aussi très vieux, ‘les yeux rougis par l’insomnie’. Le patron le vire chaque soir à l’heure de la fermeture et il passe la nuit dans la rue.

"Il n’est pas comme les autres, poursuit Ronald Smith. Si vous lui faites du tort, il ne vous parlera plus jamais ». Un soir, prenant le frais sur son balcon et probablement ivre, un ami de Smith s’est mis à aboyer, affolant tous les chiens du quartier.

« Popular m’a vu ce soir-là, et depuis il m’ignore, il ne me regarde même plus, et j’en suis très affecté, car ma relation avec le voisinage passait par lui. Le chien  a toutes sortes de règles ; on ne doit jamais imiter un chien quand on ne sait pas ce qu’on dit. »

(…) « Le chien – il semble qu’il s’agisse cette fois du chien en général, et non de Popular en particulier -, le chien a une façon très particulière de se comporter avec les gens ivres. Il tient compagnie au dernier buveur, il lui dit : Arrête maintenant, tu peux revenir demain et avoir de nouveau de bons moments ».

« La nuit, enchaîne Smith, les chiens ont une tâche spécifique (a special job) qui consiste à prendre soin des gens seuls, et surtout les ivrognes, pour les raccompagner chez eux sans rien attendre en retour. Ils sont comme des anges gardiens. Dans la journée, les chiens redeviennent des animaux et nous les envisageons de nouveau comme un problème »

Pages 225 à 227

Et moi, maîtresse d’Anaïs je vous raconte que j’ai vu pendant des années la scène suivante :

Il se passe à Oruro, ville minière et commerçante des haut-plateaux de la Bolivie. Des gigantesques zones marchandes y sont établies. Le soir, quand les étals sont couverts, des énormes monceaux des détritus se dressent dans les carrefours. Avant que les nettoyeurs des marchés arrivent, des hordes de chiens viennent faire leurs emplettes ou bien prendre, sur place, un bon repas avec les copains.

Sous la lumière faible des éclairages publics, j’ai vu des dizaines des chiens errants manger ensemble. Grands, gros, chefs, petits, soumis. S’il y a eu des bagarres pour  l’établissement des hiérarchies, elles étaient finies depuis longtemps et tout le monde mangeait à sa faim.

J’ai  été témoin de ces scènes pendant des années. Je n’ai jamais vu une bagarre sanglante. Je n’ai jamais été mordue par l'un de ces chiens.

J’ai été seulement attaquée par un chien de maître. Il vint directement sur moi, tranquillement, sans se presser, et m’a pris, violemment, le bras. Mon anorak garde encore les marques des dents. Le chien a été surpris par le contact du tissu, car il n’a pris que la veste.

Les commerçants riaient. « Il ne prend que les étrangers ! ».

Un chien de maître.

 

 


 

 

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