Regards croisés

Regards croisés entre l’animal et l’homme : petit exercice de phénoménographie équitable

 

J’ai trouvé une revue web d’ethnographie « ethnographiques.org » où une jeune doctorante, Marion Vicart, nous fait part de sa rencontre avec une femelle macaque dans la forêt de Kintzheim en Alsace et de son expérience, plus familière, avec sa  propre chienne Moksha . Elle résume son texte comme «un exemple d’analyse des modalités de présence de l’homme, du singe et du chien, et de leurs compétences respectives dans l’interaction qui, au final, invite à une discussion plus générale sur les apports possibles d’une approche phénoménographique comparée des hommes et des animaux en sciences sociales. »

 Voici les pages 10 à 13 de l’article. Je me suis fait un plaisir à souligner des phrases que j’ai bien aimée. Pour le début et la fin allez au site de la revue en ligne.

 

"Il est vrai que le chien domestique vit dans un univers humain, où son rythme de vie (sommeil, sortie, alimentation, etc.) se coordonne à celui de la famille humaine. Le chien fait vite siens les repères spatio-temporels marqués par le maître et s’habitue facilement aux équipements et aux routines de ce dernier (« Elle [la chienne] reconnaît le bruit du placard « à croquettes » »). De plus, cet animal est soumis à un dressage plus ou moins intense qui le soumet aux attentes humaines. Par le biais de ce dressage, le chien apprend à associer à des sons prononcés un acte auquel il doit répondre par un comportement particulier. C’est de cette façon que, dans sa forme idéale, le dressage devient un ensemble de dispositifs par lequel l’homme parvient à maîtriser les comportements du chien, afin que ces derniers soient reconnus sous une forme générale et deviennent par conséquent prévisibles. On peut comprendre l’importance de tels dispositifs si l’on se souvient, dans la première description, combien la communication avec un animal ne disposant ni du langage parlé ni de capacités sociocognitives similaires à celles de l’être humain pour partager des savoirs et des règles et s’y référer en cas de litige, peut être difficile à gérer. De plus, le dressage aiderait à centraliser l’attention de l’animal sur son maître ou sur une cible désignée par ce dernier, en lui faisant adopter des postures attentionnelles le rendant presque toujours disponible à agir. On le voit, dans l’extrait ci-dessus, le regard de Moksha est presque continuellement focalisé sur notre présence (« Son regard fixe toujours le mien » ; « Moksha suit des yeux chacun de mes mouvements avec un « air attentif » ; etc., ») et sa vigilance approche parfois l’obsession paranoïaque (« « La chienne se recule (...) relève les sourcils et fixe d’un regard pesant mon visage »). Toutefois, bien qu’il soit en premier lieu compris comme un acte autoritaire de l’humain sur le chien, le dressage n’est pas qu’une simple charge pesant sur ce dernier. On s’aperçoit en effet que Moksha ne reste pas passive face à lui. Elle se montre, au contraire, capable de le mobiliser dans son action sans que nous lui en faisions la demande : « elle s’assied automatiquement pour recevoir de la nourriture en récompense ». Nous percevons ce geste canin accompagné d’un regard orienté, comme l’expression d’une intention de l’animal dirigée vers nous [7]. La chienne sait s’y prendre avec nous pour nous faire comprendre ses préférences, pas uniquement en appliquant ces comportements automatisés, mais en saisissant au bon moment les appuis du dressage dans les situations qui l’intéressent. Pour comprendre cette utilisation spontanée et adaptée par la chienne d’un comportement normalement prescrit par l’homme, doit-on continuer d’évoquer les notions d’empreinte (Lorenz ; 1970) ou d’apprentissage réflexe du type « stimulus-réponse », chères à l’éthologie classique pour expliquer l’acquisition de connaissances chez les animaux ? De toute évidence, il semblerait que Moksha possède ici une connaissance intuitive de la situation, intériorisée sous la forme de dispositions tacites, qui ne relèverait ni de l’empreinte ni d’un apprentissage réflexe, mais du fruit de l’habitude et de l’expérience pratique. Ainsi, on devine le rôle tenu par le dressage familier dans l’interaction entre l’homme et le chien : il aiderait à instaurer entre eux un ensemble de routines pratiques, permettant, d’une certaine façon, d’économiser les efforts cognitifs. C’est pourquoi, contrairement à l’interaction non équipée avec la femelle macaque, dans celle avec Moksha, nous ne sommes plus concentrée sur nos propres mouvements, nous ne réfléchissons plus à quelle tactique employer pour échapper au conflit et ne soupçonnons plus l’animal dans ses moindres gestes. Le dressage pourrait, dès lors, nous tranquilliser, dans la mesure où il ne consiste pas simplement en un amoncellement de savoirs objectifs (commandes de dressage, règles éthologiques, etc.) mais se réalise aussi à travers la familiarité à l’être canin, laquelle suppose, selon L. Thévenot (1994), une minutieuse exploration pratique, ainsi que l’habituation progressive aux particularités de la « chose » en question. De même, contrairement à la manière d’être de la femelle macaque, celle de Moksha semble également moins tendue, moins fragmentée, bien que les micro-mouvements incessants des oreilles et des yeux laissent tout de même entrevoir une certaine tension liée à la recherche d’informations dans l’intonation de notre voix et sur notre corps.

Aussi, la familiarité que nous avons tissée avec Moksha pendant toutes ces années, nous permet de ne pas être inquiétée par cette présence animale. « Par habitude je perçois sa présence mais je ne la regarde pas », écrivions-nous d’ailleurs. La présence canine est donc ici un détail pour nous, humaine, qui plus est, maîtresse. Son arrivée dans la pièce, une fois perçue, ne provoque pas de changement dans notre activité : « je lui parle « Tiens une Momok » dis-je d’une petite voix en continuant de couper les courgettes (...) ». La présence domestique mais surtout familière du chien n’introduit pas d’urgence ni d’enjeu de compétition dans la situation, ce qui nous autorise à simplement la pressentir, la deviner, tel un soupçon qui traverse cet instant ordinaire : « je ne fais plus attention à Moksha. Cependant, je sais qu’elle n’est pas loin et je prends en compte sa présence dans mes déplacements, en faisant machinalement attention de ne pas lui marcher dessus ». C’est ainsi que Moksha devient présente sur le mode anecdotique, une « présence-absence » dont on sait qu’elle est là, pas loin et qu’il ne faut pas lui marcher dessus, mais qui n’attire pas pour autant notre attention. De même, le regard canin plutôt insistant ne rend pas la situation embarrassante, ni même menaçante. Ce mode anecdotique est ce qui fait, selon nous, la spécificité de la présence du chien familier, à l’inverse du singe rencontré dans la forêt qui nous est « étranger ».

Mais si la familiarité et l’habitude que nous avons avec Moksha nous aident à oublier doucement qu’elle est bien là, elles nous permettent aussi de rentrer dans une interaction qui se caractérise par un attachement humanimal. Ce dernier suppose une compréhension immédiate des attitudes de la chienne, dont la plupart ne sont pas liées aux traits généraux de son espèce mais à son individualité. En effet, dans notre extrait, ce n’est pas n’importe quel chien dont nous reconnaissons les expressions et les « airs ». C’est Moksha, chienne prénommée, que nous authentifions dans ses particularités et dont nous percevons la face comme un « visage » (Armengaud, 1982). Cette reconnaissance affective ne serait pas possible avec un chien inconnu. Et pour Moksha, nous ne sommes pas une étrangère, elle nous connaît et nous reconnaît, à sa manière. Elle n’est, de ce fait, ni méfiante ni agressive avec nous, et ne s’engage pas dans une recherche poussée d’information olfactive à notre égard. Au contraire, elle se laisse « manipuler » de tout son corps, don de son être inoffensif qu’elle nous fait et qui, lorsqu’on y réfléchit bien fait de sa vie la fragilité d’une porcelaine. Cette confiance, elle l’a, en partie, acquise lorsqu’elle était encore un chiot, pendant les différents stades de son développement, comme nous l’enseignent les éthologues [8]. Mais notre longue proximité familière et affective a fait le reste. Nous aimons Moksha et Moksha dans sa manière de se comporter, en recherchant le soin et le contact avec nous, paraît nous indiquer ce même sentiment.

La familiarité entre Moksha et nous devient l’élément essentiel d’une expérience perceptive commune qui, d’emblée nous fait entrer dans une interaction où nous reconnaissons Moksha non pas comme un « Il » ou un « Ça », mais comme un « Tu » (Buber, 1969). La distinction anthropomorphique nous permettant de reconnaître ses propres « airs », ses humeurs, ses envies ainsi que la multiplicité de ses regards (pétillant, attristé, souffrant, inquiet...) qu’elle a d’ailleurs appris à mobiliser comme ressources pragmatiques [9], nous laisse entrevoir le fait que, pour nous, comme le décrit bien Vicki Hearne, « il y a quelqu’un, là, à l’intérieur » (cité par Haraway, 2003 : 52). Etre avec Moksha paraît, de ce fait, une expression insuffisante : nous sommes ensemble. Nous comptons sur elle et sur sa capacité à s’ajuster dans l’interaction. Grâce à ses capacités cognitives et visuelles, nous savons implicitement que son regard et le nôtre peuvent converger vers un même objet (qui peut être un couvercle de casserole, une balle ou bien une commande de dressage, etc.) lequel devient alors une cible d’attention partagée, une ressource commune qui, par conséquent, peut nous faire agir « ensemble » dans une même direction, sans pour autant que nos deux paires d’yeux se sollicitent explicitement [10].

 

Source :

Marion Vicart. « Regards croisés entre l’animal et l’homme : petit exercice de phénoménographie équitable »,

ethnographiques.org, [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2008/Vicart.html (consulté le [d21/05/2009]).

 

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Dernière mise à jour de cette page le 12/06/2009